Le mariage de Charles Quint à Séville (1526)
Le mariage de Charles Quint à Séville (1526) : Décor du pouvoir, argent portugais et une passion inattendue (II)
Andrés Nadal
Deuxième partie. Le premier volet — qui parcourt la Séville de 1526, le mariage d'État, le voyage d'Isabelle, l'entrée triomphale, la nuit des noces et le fastueux trousseau portugais — peut être lu ici.
IX. Argent, dette et le coût des apparences
Le mariage de Charles Quint à Séville fut, entre bien d'autres choses, un extraordinaire exercice d'ingénierie financière distribuée. Personne ne paya de sa propre poche ce qui donnait l'impression d'être une exhibition de richesse sans limites. Le mécanisme fut, dans son ensemble, un transfert de coûts en chaîne qui finit par retomber sur les plus faibles.
Au niveau étatique, la dot portugaise, financée en partie par des dettes compensées, des bijoux et des délais de paiement ; les arrhes de l'Empereur hypothéquées sur les revenus de villages andalous. Mais le faste visible — les arcs de triomphe, le dais de brocart, les livrées de la noblesse, les tournois, les corridas — n'était pas payé par la Couronne. C'étaient les villes qui payaient.
Le conseil municipal de Séville acheta massivement des étoffes de luxe pour vêtir ses échevins, jurés et alguazils. La demande fut si massive et si urgente que les artisans locaux ne purent y répondre ; le conseil dut faire appel à des marchands florentins, comme la maison Bernaldo Buchoni et Compagnie, pour acquérir les riches tissus. Le dais de brocart à trois couches, brodé de l'écu impérial en or, pierres précieuses, semences de perles et perles, sous lequel entra Charles Quint, coûta à lui seul 3 000 ducats. Les dépenses totales du conseil sévillan dépassèrent le million de maravédis, dont plus de 870 000 correspondaient exclusivement à la dette textile. Les caisses municipales se trouvèrent épuisées, et la ville dut supplier l'Empereur, un an plus tard, en mai 1527, de lui autoriser l'imposition d'une « sise » — un impôt extraordinaire sur la consommation — pour pouvoir payer aux marchands italiens ce qu'elle leur devait depuis les noces.
Le cas de Cordoue éclaire avec plus de détails l'asphyxie des conseils municipaux. La mairie commanda pour ses vingt-six représentants des habits de satin cramoisi et de damas blanc auprès des mêmes Florentins de Séville, générant une dette de 871 825 maravédis. La ville « manquait de biens propres » suffisants, c'est-à-dire qu'elle ne disposait pas de fonds liquides pour faire face à cette dépense. Elle dut supplier une licence impériale pour imposer une sise et payer par tranches pendant des années. À Zamora, le duc d'Albe dut intervenir pour interdire expressément aux échevins de s'acheter des uniformes de velours cramoisi, avec le sèche argument que « la ville est pauvre, et cela lui serait fort préjudiciable ».
Le coût du logement : la régale de logis
La cour itinérante engendrait de surcroît un chaos démographique et social dans chaque ville qu'elle visitait. L'arrivée de milliers de courtisans, d'ambassadeurs, de serviteurs, de soldats et de personnages de toute sorte saturait les logements, faisait flamber les prix des denrées et créait une pression sur l'infrastructure urbaine que les villes n'étaient pas en mesure d'absorber.
Le processus s'articulait par le droit juridique de « régale de logis ». L'exécution de cette immense tâche incombait aux logeurs royaux, qui opéraient sous les directives du maréchal des logis. Des jours ou des semaines avant l'arrivée de l'Empereur, ces officiers devançaient le cortège principal pour inspecter le tissu urbain, réquisitionner temporairement les meilleures maisons particulières, auberges, monastères ou palais, et fixer les loyers. La répartition de l'espace n'était nullement aléatoire, mais rigoureusement hiérarchisée : les logeurs avaient pour mission d'attribuer les logements « à chacun selon la qualité de sa personne ».
Dans le cas spécifique des noces sévillanes, l'immense cortège qui accompagnait l'Impératrice bénéficia d'un financement particulier dicté depuis Lisbonne. Le roi Jean III de Portugal avait ordonné que toutes les dépenses de l'Impératrice courussent entièrement à son compte jusqu'au lieu où elle devrait rejoindre l'Empereur, et cette couverture financière fut prolongée jusqu'à quinze jours après leur rencontre.
Pour le gros de la cour impériale, la supposée gratuité de l'hébergement était une source chronique de tensions. Les Cortès de Castille exigèrent à plusieurs reprises que l'on limite les abus de cette servitude. Les procureurs du royaume proposèrent de restreindre le droit de grâce à un maximum de soixante-dix logis pour les offices qui, par stricte nécessité, devaient résider près du palais. Les Cortès en vinrent à qualifier la pratique de « servitude si dommageable et abominable ».
Un exemple paradigmatique de cette tension se produisit lors de l'installation de la cour à Grenade. Par une cédule du 30 avril 1526, Charles Quint tenta de respecter les privilèges locaux en ordonnant que ses propres logeurs impériaux n'interviennent qu'à titre consultatif. Mais le conflit éclata sur le plan économique : les logeurs rompirent les accords unilatéralement, envoyant des alguazils pour contraindre les propriétaires et baisser les prix par la force.
L'ambassadeur polonais Juan Dantisco laissa un témoignage révélateur sur ces difficultés : il souligna l'hostilité des propriétaires locaux, en majorité des Morisques — qu'il décrit comme des « chrétiens de nom seulement » —, et se plaignit d'être contraint de payer des loyers abusifs de deux, trois et cinq ducats mensuels pour quelques chambres, et de devoir acheter ses propres lits, les maisons réquisitionnées étant livrées vides. Dans d'autres villes castillanes, l'occupation déboucha sur un rejet social ouvert : à Valladolid, les prêtres, ayant été contraints d'évacuer leurs propres logements pour que les courtisans flamands les occupassent, prirent la décision radicale de refuser de célébrer la messe en présence de tout Flamand dans leurs églises.
Le marché immobilier sévillan
Pour comprendre l'ampleur de cet impact, il faut connaître la structure immobilière de la Séville du XVIe siècle. L'immense majorité de la population, artisans compris, vivait en location. Une grande partie des biens immobiliers urbains appartenaient à l'Église — notamment au chapitre de la cathédrale — et au gouvernement municipal lui-même, qui les louaient par baux à très long terme, pouvant aller jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf ans. Le loyer nominal exigé était minime, mais en contrepartie les locataires étaient tenus d'assumer le coût de toutes les réparations et de l'entretien de l'édifice. Le cas du graveur Francisco Ortega est paradigmatique : son contrat fixait un loyer annuel de seulement 1 000 maravédis, mais il fut contraint d'investir 100 000 maravédis pour réparer et étayer son logement.
L'empreinte sanitaire de la cour
L'installation de la cour itinérante provoquait en outre un impact démographique brutal qui saturait la précaire infrastructure sanitaire des villes d'accueil. À Séville, l'étouffement climatique conjugué à l'intense va-et-vient humain transformaient la ville en dangereuse propagatrice de maladies contagieuses, ce qui fut le facteur déterminant de la décision de la cour de fuir précipitamment vers Grenade.
Le cortège portugais laissa également une trace sombre. Francesillo de Zúñiga, le bouffon de l'Empereur, qui jouissait de la licence de dire ce que les chroniqueurs officiels taisaient, documenta un épisode scandaleux durant les festivités sévillanes : profitant du tumulte des réjouissances publiques, les dames portugaises richement parées furent attaquées et on leur vola « de nombreux bijoux et pierres précieuses ». Les soupçons ne se portèrent pas sur de vulgaires pickpockets mais sur la haute noblesse castillane : précisément sur le comte d'Aguilar et cinq de ses frères, que les chroniques indiquent avoir été soumis à la torture et exécutés de manière expéditive pour apaiser la fureur portugaise.
X. La cour comme théâtre politique
La composition de la délégation qui participa à la remise de la mariée et aux noces fut un acte politique aussi calculé que les arcs de triomphe. Charles Quint désigna trois personnages dont l'identité même envoyait des messages précis à tous les acteurs en jeu.
Le premier envoyé fut don Fernando de Aragón, duc de Calabre, fils du dernier roi de Naples et ancien prisonnier d'État à Jàtiva, qui avait démontré sa loyauté en ne prenant pas la tête de la révolte des Germanies. Le placer à la tête de la délégation revenait à mettre en scène l'intégration de la Couronne d'Aragon et des intérêts napolitains au cœur de la Monarchie catholique. Le deuxième fut l'archevêque de Tolède, Alonso de Fonseca, qui représentait l'immense pouvoir de l'Église espagnole et son soutien financier au trône. Le troisième fut le duc de Béjar, accompagné du duc de Medina Sidonia, du comte de Cifuentes, du comte de Monterrey et du marquis d'Ayamonte : la fleur de l'aristocratie castillane et andalouse, précisément les hommes auxquels il avait le plus importé d'avoir une reine péninsulaire.
Le seigneur de La Chaulx, Charles Poupet, chambellan, fut l'envoyé plénipotentiaire qui signa les capitulations matrimoniales, tint le rôle de l'Empereur lors des deux mariages par procuration célébrés à Almeirim, et accompagna Isabelle dans son voyage en Castille. Le marquis de Villarreal, observateur lusitanien à la sensibilité aiguë, le trouva insupportable : il rapportait que La Chaulx ne faisait pas plus cas des comtes et hidalgo castillans « que s'ils eussent été des valets d'écurie », tout en se précipitant à accueillir « César », l'étrier flamand de l'Empereur, avec la plus grande déférence. La friction entre le vieux pouvoir flamand en déclin et la nouvelle aristocratie castillane en ascension était parfaitement visible dans les marges de ce mariage.
Les frictions entre les deux suites furent nombreuses. Fray Antonio de Guevara, chroniqueur et confesseur impérial, critiqua sévèrement les dames portugaises car, tandis que l'Impératrice mangeait en silence servie par des dames agenouillées, les autres dames portugaises « non pas en se taisant mais en bavardant » riaient à voix haute et conversaient avec les galants, perdant la gravité qu'exigeait l'étiquette castillane. Le choc des styles était, au fond, un choc entre deux cultures de cour qui allaient bientôt fusionner, non sans frictions, en quelque chose de nouveau.
XI. Les voix qui n'applaudissaient pas : le regard étranger
Les chroniqueurs castillans narrèrent les fastes sur le ton de celui qui écrit pour la postérité et la gloire de l'Empire. Mais d'autres voix, plus froides, plus distantes, laissèrent un portrait radicalement différent.
Le Vénitien Juan Negro, dont les relations furent recueillies par Marino Sanudo dans ses monumentaux Diarii, qualifia la joute chevaleresque célébrée sur l'Arenal de « molto brutta », très laide. S'il reconnaissait que les nobles castillans étaient arrivés « très bien vêtus et avec des choses de grande valeur », le tournoi fut décevant car les lances étaient faibles et beaucoup des participants « apena sapeano cavalcar », savaient à peine monter à cheval. L'observation italienne était dévastatrice : la noblesse castillane pouvait acheter les plus beaux brocarts du monde, mais elle ne pouvait acheter l'habileté équestre que la propagande impériale lui réclamait.
Juan Dantisco, l'ambassadeur polonais, fut encore plus clinique. Son regard se posa non sur les soies mais sur les comptes : « Jamais je n'ai vu la cour si pauvre qu'à présent », écrivit-il. « Ils cherchent de l'argent partout... l'Empereur se voit obligé de dépenser maintenant celui qu'il devrait toucher de la dot de sa femme. » Le luxe des noces était un mirage entretenu par des prêteurs et des usuriers ; la cour ne payait personne et engageait les offices pour financer l'imminente expédition en Italie.
Les ambassadeurs portugais, de leur côté, alternaient la fierté nationale et la déception tactique. Villarreal fut scandalisé par la « laideur » des Castillans. Azevedo Coutinho écrivit le 16 mars qu'il n'avait guère vu « trois hommes vêtus » de gala dans ces premiers jours, hésitant entre la rigueur quadragésimale et la « pouca vontade da gente ». Seul le diplomate allemand Johannes Lange trouva dans les festivités quelque chose qui le fascinait véritablement : non pas le brocart renaissant mais les vestiges d'un autre monde, le monde mauresque, dans les corridas de taureaux et les dangereux jeux de leilas que les habitants de la Grenade nasride continuaient à célébrer avec une ferveur que la propagande officielle s'efforçait vainement de faire taire.
XII. L'excommunication et l'ombre de Rome
Le 11 mars 1526, le lendemain de la consommation du mariage, une nouvelle arriva à la cour qui assombrit les festivités : l'Empereur était excommunié. La raison en était l'exécution de l'évêque de Zamora, Antonio de Acuña, l'un des chefs du mouvement des Comuneros, qui se trouvait prisonnier à Simancas. En tentant de s'évader, Acuña avait tué le gouverneur du château, et Charles Quint avait ordonné que justice fût faite. L'alcalde Ronquillo lui fit donner le garrot et le fit pendre aux créneaux. Exécuter un prélat consacré, fût-il homicide, violait de manière flagrante l'immunité ecclésiastique. L'excommunication fut automatique.
En plein Carême et Semaine sainte, l'Empereur ne pouvait assister à la messe. Il se retira au monastère hiéronymite de Buenavista, à une lieue de la ville, dans une attitude de recueillement pénitentiel, tandis qu'il envoyait des messagers urgents à Rome. L'absolution de Clément VII arriva « non sans grande difficulté » à la fin du mois d'avril.
Mais la relation entre Charles et Clément VII était bien plus tendue que cette anecdote canonique ne le laissait entendre. Le Pape, qui craignait l'immense pouvoir accumulé par les Habsbourg après Pavie, tramait quelque chose de bien plus grave. Le 22 mai 1526, alors que Charles et Isabelle venaient de quitter Séville et se reposaient à Cordoue sur la route de Grenade, fut signée la Ligue de Cognac : Clément VII, François Ier de France, Venise et le duc de Milan s'alliaient ouvertement contre l'Empereur. Le Pape avait utilisé la présence de Salviati aux noces comme façade de cordialité tout en montant, dans le dos du marié, la coalition la plus dangereuse que l'Empire ait eu à affronter depuis des décennies.
Lorsque Charles Quint comprit l'ampleur de la trahison depuis l'Alhambra de Grenade, il adressa au Pape une lettre d'une dureté sans précédent.
XIII. La vie privée à l'Alcázar
Mais tandis que la haute politique s'enredait dans ses mortelles contradictions, dans les appartements de l'Alcázar se passait quelque chose qu'aucune chancellerie n'avait prévu dans ses calculs : les deux jeunes gens étaient en train de tomber amoureux avec une intensité qui laissa bouche bée tous les observateurs.
Les dépêches de l'ambassadeur portugais António de Azevedo Coutinho, envoyées avec ponctualité à Jean III afin que le roi de Portugal sache si son investissement de 900 000 doublons portait ses fruits politiques et dynastiques, constituent un témoignage extraordinaire sur la vie intime des jeunes mariés. Coutinho confirmait à son roi que « l'Impératrice dort chaque nuit dans les bras de son mari, et ils sont très amoureux et heureux ». Mieux encore : le couple « reste au lit jusqu'à dix heures et onze heures », subvertissant de manière frappante les horaires de la cour, où la journée commençait à l'aube. Lorsqu'ils apparaissaient ensemble en public, le comportement de l'un et de l'autre scandalisait par son abandon du protocole : « ils ne regardent personne, et ne font rien d'autre que rire et se parler entre eux ». Charles Quint, décrit par tous comme un homme taciturne et mélancolique, se montrait à Séville comme un jeune homme de vingt-six ans qui plaisantait et riait, au point d'être qualifié de « très facétieux » par les stupéfaits diplomates lusitaniens.
Le marquis de Villarreal assista à une audience privée tenue le 23 mars à l'Alcázar qui complétait ce portrait intime. Charles le reçut dans une petite salle très chaude, fenêtre ouverte laissant entrer beaucoup de soleil, entouré de quatre conseillers flamands et accompagné de ses chiens — « un lévrier et un podenco » —, sans la moindre théâtralité protocolaire. Il fit approcher des chaises pour que les visiteurs s'assoient, conversa en français, ôta son bonnet et distribua plaisanteries avec une affabilité que le rigide aristocrate portugais trouva rafraîchissante et peut-être un peu déconcertante.
La routine quotidienne à l'Alcázar était un équilibre entre cet intimisme inattendu et les obligations du calendrier liturgique. La Semaine sainte interrompit les festivités et força l'Empereur à son retrait hiéronymite à Buenavista. Isabelle, d'une profonde dévotion mariale, mit ces jours à profit pour visiter la Cathédrale et tomber sous le charme de l'image de la Vierge de la Antigua dans sa chapelle ; une dévotion qu'elle conserverait toute sa vie et qu'elle honora dans son testament en léguant à cette même chapelle cinq chandeliers d'argent en forme de figures enfantines — représentant ses cinq enfants.
Une fois ce parenthèse dépassé et Pâques passé, Séville déploya ce qu'elle savait faire de mieux. Sur la Plaza de San Francisco furent organisés des joutes, des corridas de taureaux et des jeux de cannes. Sur l'Arenal, près des Atarazanas, se tint la grande joute finale au cours de laquelle Charles Quint lui-même entra en lice déguisé, brisant des lances aux côtés des nobles les plus importants du royaume.
La musique, en revanche, fut véritablement extraordinaire. Nicolas Gombert, maître de la chapelle flamande de l'Empereur et l'un des grands polyphonistes de son siècle, composa spécialement pour la célébration nuptiale sévillane le motet Veni electa mea, une pièce d'une telle qualité que des décennies plus tard le compositeur sévillan Francisco Guerrero l'utiliserait comme base parodique pour sa Missa L'homme armé. La chapelle d'Isabelle, qui arriva du Portugal avec dix chanteurs et quinze enfants de chœur — tous rémunérés à « l'exorbitant salaire portugais » de 40 000 maravédis, contre les 25 000 qui étaient la norme en Castille —, suscita autant d'émerveillement pour son niveau musical que de friction bureaucratique pour ses coûts. Isabelle défendrait ses musiciens avec une fermeté inhabituelle chez une reine qui cédait ordinairement en tout, refusant de réduire ni les effectifs ni les salaires jusqu'à la fin de sa vie.
Les deux chapelles — la flamande de l'Empereur et la lusitanienne de l'Impératrice — convergèrent dans l'atmosphère de l'Alhambra de Grenade, où les récits s'accordent à dire que le couple passait des heures assis dans les jardins à écouter ensemble la polyphonie et le chant de leurs maîtres. La musique fut le lien intime qu'aucun protocole ne pouvait interrompre.
XIV. L'empreinte de pierre : ce que Séville gagna
La cour quitta Séville le 13 mai 1526, « fuyant les grandes chaleurs », comme l'écrivit Charles Quint lui-même à son allié le duc de Bourbon dans une lettre datée du jour même de son départ, où il indiquait pragmatiquement : « je vais à Grenade chercher la fraîcheur ». La ville se retrouva avec ses caisses vides, ses marchands dans l'attente d'être payés et ses rues à nouveau plongées dans le quotidien de la république marchande atlantique. Mais elle garda aussi quelque chose qu'aucune facture ne pouvait solder : la graine de sa propre transformation monumentale.
Diego de Riaño, l'architecte qui avait conçu les sept arcs de triomphe éphémères, reçut en 1527 la commande d'ériger sur la Plaza de San Francisco le nouveau bâtiment de l'Hôtel de Ville de Séville. C'était le premier grand essai d'architecture Renaissance civile de caractère permanent dans la ville, et les contemporains eux-mêmes le comprirent ainsi : le mariage impérial se « pétrifiait » en pierre. La façade orientale du nouveau bâtiment développa un programme iconographique soigneusement conçu pour glorifier la ville et la Couronne, comprenant les reliefs aux profils de l'Empereur et de l'Impératrice en souvenir de leurs noces, aux côtés des figures d'Hercule et de Jules César comme fondateurs légendaires de la cité.
À l'Alcázar, la salle où avait été célébrée la messe de la cérémonie de voile à minuit fut consacrée comme lieu de mémoire et remodelée sous le nom de Salon du Plafond de Charles Quint. Les travaux motivés par le séjour impérial se poursuivirent pendant des décennies : en 1540, les piliers de brique du Patio de las Doncellas furent remplacés par de svelte colonnes de marbre génois. En 1543 fut construit dans les jardins le Cenador de la Alcoba — également appelé Pavillon de Charles Quint —, un refuge entouré d'orangers conçu pour les chaleurs de l'été sévillan que l'Empereur ne devait jamais plus personnellement savourer.
XV. Le voyage à Grenade : vingt-deux jours de lune de miel
Le cortège impérial quitta Séville le 13 mai 1526 et arriva à Grenade le 4 juin, parcourant le trajet en vingt-deux étapes qui dessinent une carte sentimentale de l'Andalousie du XVIe siècle. Carmona, Écija — où ils firent leur entrée sous dais —, Guadalcázar, Cordoue, où l'Empereur visita la mosquée-cathédrale et prononça, en voyant les travaux du transept chrétien enclavé dans son enceinte, son célèbre reproche aux chanoines : « vous avez détruit ce qui était unique au monde, pour construire à l'intérieur une moderne et vulgaire structure chrétienne ». Puis Castro del Río, Alcaudete, Alcalá la Real, Santa Fe, où la cour s'arrêta presque une semaine en raison des problèmes de logistique et de logement à Grenade.
Le 4 juin, ils firent leur entrée à Grenade. Après avoir prêté serment aux privilèges de la ville à la Porte d'Elvira, ils visitèrent la cathédrale et montèrent s'installer à l'Alhambra. La réaction de Charles Quint face à l'ensemble palatial nasride fut d'une fascination absolue. Il se leva de bonne heure le lendemain pour parcourir la forteresse : il admira la sophistication de ses édifices, la complexité technique des fontaines, l'abondance insolite de l'eau en un emplacement si élevé. « Un palais enchanté des Maures », écriraient pour lui les chroniqueurs. Isabelle s'installa dans les appartements proches du Mexuar, les mêmes qu'avait occupés Isabelle la Catholique trente ans auparavant.
Une ambassade persane arriva à Grenade avec un cadeau pour Charles Quint : des graines produisant des fleurs à longue tige, aux pétales bigarrés et au parfum intense, qu'on appelait « claveles » — des œillets. Ils étaient inconnus en Espagne. L'Empereur, profondément épris, ordonna de planter ces graines dans tous les parterres et jardins de l'Alhambra pour qu'Isabelle pût en jouir.
La lune de miel dura six mois, 190 jours. Charles y consacra vingt-quatre à la chasse, sa passion la plus ancienne. Au cours de l'une de ces journées, poursuivant un sanglier, il se sépara de son escorte et se perdit dans les collines. Cachant son identité — il se dit marchand en route pour Málaga — il arriva dans un village morisque où un habitant lui servit de guide. Il rentra de nuit à Grenade tandis qu'Isabelle avait fait allumer de grands feux sur les remparts et sonner les cloches à toute volée. En août arriva la nouvelle que l'Impératrice était enceinte du futur Philippe II, ce qui obligea à la transférer au monastère Saint-Jérôme par crainte des tremblements de terre qui frappèrent la ville cet été-là.
Grenade fut aussi un laboratoire politique. Charles Quint convoqua une assemblée de théologiens présidée par l'inquisiteur général Alonso Manrique pour traiter la question morisque. Le résultat fut une habile négociation : la communauté morisque remit à l'Empereur 80 000 ducats en échange de la suspension temporaire des édits contre ses vêtements et ses coutumes. Avec 18 000 de ces ducats, Charles finança le début des travaux de son Palais Royal Neuf à l'Alhambra, le palais à plan carré et patio circulaire projeté par Pedro Machuca qui s'incrusta au cœur de l'ensemble nasride comme une déclaration de modernité renaissante.
Le 10 décembre 1526, Charles repartit vers Valladolid pour convoquer les Cortès et lever de nouveaux subsides pour ses guerres européennes. La lune de miel était terminée. Commençait la longue histoire de leurs séparations et des lettres chiffrées dans lesquelles Isabelle gouvernerait l'Espagne comme personne ne l'avait fait depuis Isabelle la Catholique.
XVI. L'héritage : d'une nuit à l'Alcázar à l'histoire de l'Europe
Ce qui avait commencé comme une opération financière — 900 000 doublons d'or contre une régente compétente et un héritier légitime — devint quelque chose que l'histoire accorde rarement aux mariages d'État : une relation d'amour véritable, solide et fidèle jusqu'à la mort. Lorsqu'Isabelle mourut à Tolède le 1er mai 1539, Charles Quint, qui était à son chevet depuis des heures, éclata en sanglots inconsolables tout en couvrant de baisers son visage et ses mains. Il fallut user de la force pour l'en séparer. « Laissez-moi, car j'ai perdu tout mon bien ! », s'écria-t-il. Il avait trente-neuf ans. Il ne se remaria jamais.
L'historiographie postérieure a eu tendance à souligner la dimension publique de ce mariage : la canonisation d'Isabelle comme gouvernante efficace, l'hispanisation définitive des Habsbourg, la consolidation de la succession dynastique avec la naissance du futur Philippe II. Tout cela est vrai. Mais il y a quelque chose de plus ancien et de plus simple à l'origine, quelque chose qui se passa dans une nuit de mars dans la Salle des Ambassadeurs de l'Alcázar de Séville, lorsque deux inconnus de vingt-deux et vingt-six ans se virent pour la première fois et, selon tous les témoignages qui nous sont parvenus, ne purent s'arrêter de se regarder.
La branche d'olivier que Charles Quint portait à la main en entrant à Séville, le trousseau de nacre et de civette de l'Impératrice, les œillets persans semés dans les parterres de l'Alhambra, les matins à l'Alcázar où les Empereurs dormaient jusqu'à onze heures et riaient de choses que nul autre ne comprenait : tout cela fait aussi partie de l'histoire de Charles Quint. Peut-être la seule partie de cette histoire qu'il évoqua lui-même, dans le silence du monastère de Yuste où il passa ses dernières années à jouer de l'épinette et à contempler horloges et automates, sans mélancolie.
Sources et bibliographie
Les sources primaires fondamentales pour l'étude de cette période sont les chroniqueurs Pedro Mexía (Historia del Emperador Carlos V), Alonso de Santa Cruz (Crónica del Emperador Carlos V), Gonzalo Fernández de Oviedo (Relación de lo sucedido en la prisión del Rey de Francia) et Francesillo de Zúñiga (Crónica burlesca del Emperador Carlos V). Pour la correspondance diplomatique, les lettres de Martín de Salinas, Juan Dantisco et les ambassadeurs portugais marquis de Villarreal et António de Azevedo Coutinho sont indispensables. La documentation d'archive fondamentale se trouve aux Archives générales de Simancas, qui conservent les inventaires de bijoux expertisés par Diego de Ayala et Jan van der Peer, le Livre de comptes de la garde-robe et les quittances de la dot. Les actes du Chapitre cathédral de Séville et de la mairie de Cordoue apportent la dimension économique municipale. Pour l'architecture éphémère, l'imprimé anonyme en italien Feste et archi triumphali... (1526) est essentiel.
Alvar Ezquerra, Alfredo. La Emperatriz. Madrid : La Esfera de los Libros, 2012.
Carriazo y Arroquia, Juan de Mata. « La boda del emperador. Notas para una historia de amor en el Alcázar de Sevilla ». Archivo Hispalense 30 (1959) : 2-108.
Checa Cremades, Fernando. « Fiestas, bodas y regalos de matrimonio » et « Las bodas imperiales de 1525 y la imagen 'matrimonial' de Carlos V ».
Fernández Álvarez, Manuel. Carlos V, el César y el Hombre. Madrid : Espasa-Calpe, 1999.
Gómez-Salvago Sánchez, Mónica. Fastos de una boda real en la Sevilla del Quinientos (Estudio y documentos). Séville : Secretariado de Publicaciones de la Universidad de Sevilla, 1998.
Möller Recondo, Claudia, et Isidoro Jiménez Zamora. « Carlos V e Isabel : Imperatorum Itinera ». Investigaciones Históricas. Época moderna y contemporánea 40 (2020) : 175-214.
Parker, Geoffrey. Carlos V : Una vida nueva del Emperador.
Reder Gadow, Marion. « Isabel de Portugal gobernadora de los Reinos de España y su proyección en Málaga ». Cuadernos de Historia Moderna 43, n° 2 (2018) : 395-423.
Redondo Cantera, María José. « Isabel de Portugal. Una Emperatriz entre reinas y otras mujeres de estirpe real ».
Redondo Cantera, María José. « Las improntas lusa y oriental en la recámara de la emperatriz Isabel de Portugal » (2008).
Robertson, William. The History of the Reign of the Emperor Charles V.
Sánchez-Montes González, Francisco. « "La emperatriz duerme cada noche con su marido en brazos, y están muy enamorados y contentos..." Sobre el viaje de novios de Carlos e Isabel ».
Vilar Sánchez, Juan Antonio. 1526. Boda y luna de miel del emperador Carlos V. La visita imperial a Andalucía y al reino de Granada. Grenade : Universidad de Granada y Real Maestranza de Caballería, 2000.
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